L’idée première de ce projet était de continuer la courbe que forme l’abbaye de Forest, de manière à amplifier l’ambiance intimiste que l’on retrouve dans le parc et à définir visuellement le projet comme étant une prolongation du bâtiment, la suite logique de son architecture, son aboutissement. Ceci permet de proposer deux architectures contrastées : l’une ancienne, l’autre moderne, mais qui se répondent dans la forme ; cette application permet de donner au projet une certaine cohérence formelle. Autour de cette idée s’articulent différents éléments que j’ai choisi d’intégrer au projet : un volume compact et émergeant du sol de manière désinvolte, qui aurait paru trop brut, trop agressif si je ne l’avais surmonté d’une toiture ondulante qui, elle aussi, émerge du sol et permet d’adoucir les arêtes tranchantes du bloc qu’elle surplombe. En partie «végétalisée», elle se comporte comme une prolongation du parc dans le ciel, et apporte une note poétique à l’ensemble.
L’extension est en partie enterrée, ce qui permet d’augmenter la hauteur sous plafond et d’optimiser la surface construite qui forme, vue du ciel, un parallélépipède rectangle.
Dans la partie « intérieure » de l’abbaye, la façade du projet qui prolonge la courbe du bâtiment est entièrement vitrée afin d’offrir un maximum de clarté et de laisser le caractère ancien de l’abbaye apparaïtre en transparence : l’existant se prolonge et s’intègre dans le projeté. Il en est de même pour le volume qui s’articule dans la partie « extérieure » au cloïtre, un espace vide et totalement vitré. La façade opposée à la courbe est quant à elle très fermée.
La couverture est formée de deux toitures distinctes et indépendantes. L’une est sinueuse et couvre l’ensemble de l’extension et la partie du bâtiment existant qui y est intégrée. Cette toiture est partiellement recouverte de végétation et partiellement ajourée : à cet endroit, seule la charpente subsiste et permet au bloc qu’elle surplombe d’apparaïtre par tranches. L’autre forme la « vraie » couverture, et est intégrée à ce bloc. Elle se compose d’une vitre et, par dessous, d’une surface ajourée offrant des jeux de lumière animés au travers de diaphragmes pouvant s’ouvrir et se fermer, que l’on pourrait comparer aux moucharabiehs de Jean Nouvel (Institut du Monde Arabe, Paris 5e, 1987), bien qu’ils soient relativement plus sobres. Sur le côté de cette partie du toit a été installé un escalier qui mène à l’étage. Une terrasse fait office de patio. Les ouvertures à cet endroit ont du être agrandies afin de permettre le passage. La charpente de profil courbe qui surplombe cet escalier a du être rehaussée : elle se détache du reste de la toiture avec légèreté, comme un fin drap flottant au vent et est soutenue au moyen d’une structure qui répète l’ossature de la charpente.
À l’intérieur de l’extension, j’ai tenté de mêler, de manière intelligente et innovante, technique, fonctionnalité, qualité d’espace, de circulation et de lumière. La circulation devait être optimale et offrir une transition originale et efficace entre le bâtiment existant et le bâtiment projeté, mais aussi entre l’extérieur et le projet. J’ai donc choisi de conserver l’agencement des circulations extérieures, et de prolonger une allée à l’intérieur de mon projet. Ainsi, le bâtiment peut se traverser comme s’il n’avait pas existé. Désormais, cette allée forme une mezzanine ouverte sur un grand espace modulable, plongeant dans le sol et constitué par des gradins mobiles qui peuvent être alignés au même niveau afin d’offrir une grande surface plane. Cet espace est « protégé » de la lumière par les diaphragmes au plafond et par une cloison ajourée, placée parallèlement à la façade vitrée. Ceci permet, si besoin est, de plonger la pièce dans l’obscurité ou la pénombre dans le cadre des événements qui y seraient organisés. Entre cette cloison et la façade vitrée se trouve un espace voué à la circulation, où l’on peut trouver un escalier qui prolonge les marches des gradins. L’espace est baigné d’une lumière directe et permet d’accéder à la terrasse, en contrebas par rapport au niveau du sol.
Au rez-de-chaussée, la transition entre le bâtiment existant et le bâtiment projeté se fait de manière directe et les ouvertures ont été conservées. Pour permettre l’accès à l’espace desservant le parking et l’arrière-cour de l’abbaye, une ouverture a été réalisée sur toute la hauteur du bâtiment. Elle constitue la nouvelle entrée principale et permet une circulation plus aisée entre le parking et les espaces d’exposition : auparavant, il fallait passer sous le porche et longer les murs de l’abbaye pour y accéder. Une fenêtre a dû être obstruée car elle se trouvait à l’emplacement de la liaison entre la façade de l’abbaye et l’une des baies de l’extension.
L’architecture de mon projet propose différents jeux de contrastes et de répétitions, de similitudes et d’oppositions, tant au niveau de la forme qu’au niveau de la lumière ou des matériaux.
Au niveau formel, le premier contraste que l’on peut remarquer est celui qui s’établit entre la toiture et le bâtiment qu’elle surplombe : tandis que l’une trouve sa force dans la légèreté, la finesse, la délicatesse et le côté « organique » de sa conception, l’autre se présente de manière presque brutale voire austère. La toiture courbe s’élance dans le ciel comme un mouchoir flottant au vent et est ouverte, transparente, tout en semblant vouloir « protéger » les éléments qu’elle recouvre. Le bloc de béton, quant à lui, est relativement fermé et paraït s’enfoncer dans le sol, par humilité, ou au contraire en jaillir avec effronterie et « engloutir » les bâtiments de l’abbaye. De plus, l’escalier qui dentelle le profil de ce bloc accentue son angularité, et par-là même sa force visuelle. Tandis que la toiture permet de créer un lien avec le ciel et la nature, le bloc de béton dialogue avec la terre et le bâti. C’est l’association subtile de ces deux éléments qui donne au projet toute sa cohérence.
Au sein même de ce bloc, nous pouvons constater qu’un travail sur les contrastes a été réalisé : le choix d’utiliser le béton, qui présente une opacité visuelle très dense, permet de compléter en quelque sorte la légèreté et la transparence du verre. Entre l’intérieur et l’extérieur également, le contraste se fait au niveau des matériaux : le blanc pur a été choisi pour s’opposer à la noirceur du béton et pour créer un lien avec l’intérieur de l’abbaye.
Au niveau de la lumière, le travail a été effectué sur différents types d’ouvertures, qui permettent soit une lumière directe et « pleine », comme dans la partie de l’extension se trouvant du côté extérieur de l’abbaye, soit une lumière lamellée ou offrant des jeux de moirages, plus ludiques, grâce à la couverture et à la cloison
ajourée.
Les sensations spatiales à l’intérieur de l’extension sont assez déroutantes : le jeu des courbes mêlées aux lignes droites s’ajoute à l’effet plongeant provoqué par l’angularité des gradins et des plafonds, de manière à donner au visiteur l’impression de tomber lorsqu’il se trouve dans la « mezzanine » au niveau du rez-de-chaussée, tandis que l’espace vitré à l’arrière de l’abbaye offre une volumétrie ouverte sur l’extérieur, pure par sa géométrie et sa transparence, et libérée de superflu. De plus, la lumière, qui se fait parfois aveuglante, parfois tamisée et parfois absente provoque chez le visiteur la sensation déroutante de se trouver dans un
environnement en perpétuelle mutation, où rien n’est figé.
À l’extérieur, cette impression d’architecture instable, mouvante est tout autant présente par l’ondulation de la toiture, et est également dispersée et interrompue par l’angularité du bloc de béton. Les différents éléments architecturaux s’opposent, s’entrechoquent et se répondent à la fois dans un mélange improbable de lumières et de volumes contrastés qui forment pourtant un tout cohérent.
Réflexion sur l'aspect symbolique du projet
Il est toujours délicat d’effectuer en architecture la rénovation, la transformation ou l’extension d’un bâtiment préexistant, car celui-ci est en rapport avec une histoire et un contexte qui lui est propre ; la transformation ultérieure de ce bâtiment, de surcroït lorsqu’elle se fait par un architecte autre que celui qui l’a bâti et à une époque totalement différente, est une difficulté supplémentaire puisqu’il s’agit de ne pas ôter à ce bâtiment tout son caractère historique, et surtout de ne pas dévaloriser son architecture au profit de ce qui est projeté.
L’abbaye de Forest est à l’origine, par définition et comme tous les lieux de culte, un espace au caractère sacré, où sérénité, calme et paix sont les maïtres mots. Si aujourd’hui d’abbaye elle n’a plus que le nom, elle n’en garde pas moins le caractère et l’ambiance pour autant. Le projet d’extension devrait idéalement parvenir à conserver cette caractéristique. Je pense y être arrivé, même s’il ne s’agit pas d’une extension classique qui tend à copier et à répéter un style architectural déjà présent : déjà l’idée de prolonger la courbe de l’abbaye forme en soi une conception cohérente et permet d’accroïtre l’atmosphère de sérénité qui y règne. Le fait que la partie de l’abbaye où est bâtie l’extension apparaisse en transparence au travers de celle-ci est également un facteur déterminant : l’architecture nouvelle s’appose sur une architecture ancienne et celle-ci reste en même temps apparente en filigrane ; l’histoire, d’une certaine façon, se poursuit et forme un tout cohérent et compréhensible.
Mais le bâtiment trouve également sa place dans le futur, dans le sens où l’architecture est en perpétuel changement, en continuelle mutation. Plusieurs éléments contribuent à cette symbolique : notamment le fait que la courbe ne referme qu’à moitié le cloïtre, ou encore, de manière plus subtile, la partie « charpente » de la toiture courbe qui laisse imaginer une architecture inachevée ; mais ceci n’en fait pas pour autant un projet qui puisse paraïtre inabouti.
Les matériaux ont été choisis avec soin pour atteindre une architecture de qualité au niveau de la symbolique. Le béton est aujourd’hui le matériau de base d’une architecture contemporaine. Le laisser à l’état brut fait référence à l’ensemble de la production actuelle : le projet acquiert au travers de ce matériau une dimension universelle et forme une continuation avec les réalisations du monde entier, et apparaït cependant comme «révolutionnaire» au sein de l’abbaye puisque celle-ci est habillée de pierre calcaire et de brique rouge. Par-là même ce matériau établit un lien entre une réalisation ancienne et le monde contemporain extérieur. L’édifice religieux perd son caractère introverti en intégrant une architecture internationale. Le verre est également symbole d’ouverture de manière plus visuelle, tandis que la charpente en bois représente la nature environnante.
Les couleurs sont le blanc, le gris et le vert. On peut établir des liens entre ces couleurs et le contexte : le blanc utilisé à l’intérieur de l’extension est symbole de pureté et de simplicité et se lie aux couleurs de l’intérieur de l’abbaye et aux habillages classiquement utilisés dans les intérieurs actuels. Le gris, utilisé à l’extérieur au travers du béton, représente la ville ; le vert de la végétation qui recouvre la toiture établit quant à lui un lien entre la nature et l’architecture.